Les
dysfonctionnements de l'Aufklärung s'observent à plusieurs ni-veaux
dans l'histoire européenne de ces deux cent dernières an-nées:
1.
Dans les idéologies dérivées de la ³métaphore de l'horloge², ou
³métaphore de la machine², indice d'une vi-sion mécaniciste des
rapports politico-sociaux, où chaque individu est perçu comme un simple
rouage fermé sur lui-même, juxtapo-sable à d'autres rouages, sans
filiation; le filon individualiste de l'Aufklärung adhèrera à cette
vision métaphorique et schématique des rapports politiques et sociaux,
en refusant une autre métaphore, émer-gente à l'époque, celle de
l'arbre, prélude du romantisme et des philosophies poli-tiques
organiques, où s'est imposé tout naturellement le principe de la
génération;
2. Dans les mesures votées par
l'Assemblée nationale française contre les systèmes corporatifs, les
droits de coalition, etc.; l'organisation hyper-centraliste de la
nouvelle république, où les maires représen-tent Paris et non pas les
communautés urbaines ou villageoises; l'introduction d'un droit
individualiste dans toute l'Europe par l'in-termédiaire des armées
napoléoniennes; mesures qui conduiront certaines franges de la
contre-révolution à se faire les champions de la justice sociale,
contrairement à ce qu'affirme l'historiographie conventionnelle
contemporaine;
3. L'avènement de la
révolution industrielle sous le signe d'un droit individualiste en
Angleterre et sur l'ensemble du continent;
4. L'élaboration de théories économiques mécanicistes et individua-listes;
5.
L'émergence d'un socialisme qui n'a eu pour arrière-plan
philosophico-idéologique qu'une pensée "scientifique" mécaniciste et
indi-vidualiste.
Ce quintuple faisceau de
faits a poussé le socialisme, organisé dans la IIième Internationale,
puis le communisme dans la IIIième Internationale et enfin le
trotskisme dans la IVième Internationale, sans compter ses multiples
scissions et dissidences, à adopter les idées de l'Aufklärung la plus
mécaniciste, machiniste et an-or-ganique et à rejetter comme
³contre-révolutionnaires² les autres li-néaments, plus pragmatiques,
plus organiques ou plus culturels de l'Aufklärung émancipateur. Si le
socialisme s'est effondré, c'est précisément parce qu'il a cultivé une
véritable foi dans cette reli-gion mécaniciste, qui se croyait seule
³scientifique² et s'est effon-drée sous les coups de la science
physique, dès 1875, avec la découverte du second principe de la
thermodynamique, avec la physique quantique, l'avènement des sciences
biologiques, etc. Le so-cialisme a survécu une centaine d'année à
l'effondrement de son ³épistémologie² mécaniciste.
Si
le socialisme, en tant que système partitocratique ancré dans
l'histoire européenne, s'était d'emblée aligné sur les métaphores
organicistes de la pensée de Herder et du romantisme, il serait
aujourd'hui encore bien vivant. Toute pratique politique refusant la
méthodologie individualiste doit rompre avec les paradigmes
mécanicistes, illustrés au XVIIIième par les ³métaphores de l'horloge
ou de la machine².
En effet, un pari sur la
³métaphore de l'arbre² aurait été plus démo-cratique: l'agent moteur de
la machine est extérieur à la machine comme le despote est extérieur
au peuple qu'il gouverne et administre. Le principe moteur de l'arbre,
sa source d'énergie, son impulsion première, ré-side en son intériorité
même. L'arbre se gouverne lui-même, son existence vitale n'est pas due
à un agent extérieur qui actionne une clef ou un système d'engrenages
pour le faire se mouvoir ou "vivre". De même, un socialisme organique,
et non plus mécanique, aurait puisé dans l'histoire même du peuple
qu'il aurait gouverné et protégé. L'histoire nous enseigne que les
oligarchies socialistes ont commis l'erreur de sortir du peuple, ou de
gouverner un peuple différent du leur au nom d'une très hypothé-tique
³solidarité internationale², sans compren-dre ou sans plus comprendre
de l'intérieur les motivations de ce peuple. Les cri-tiques d'un
Roberto Michels sur la Verbürgerlichung, Verbonzung und Verkalkung (embourgeoisement, domination progressive des bonzes du parti, sclérose) et la satire cruelle d'un George Orwell dans Animal Farm,
où les cochons deviennent plus égaux que les autres, sont éloquentes à
ce sujet et démontrent, si besoin s'en faut, que les socialistes et les
sociaux-démocrates sont sujets à ce travers politique, c'est-à-dire
celui qui consiste à adopter une idéologie sans profondeur qui les met
en marge du gros de la population, relativi-se automatiquement le
socialisme qu'ils proclament en discours et ne mettent que très
maladroitement en pratique. L'oligarchisation des partis socialistes est
un risque permanent qui guette le socialisme, à cause précisément du
refus des ³bonzes² de s'immerger dans une substance populaire, qu'ils
déclarent inéluctablement irrationnelle par nature, mais qui échappe
très souvent au schématisme propret de la raison raisonnante qu'ils ont
inscrite sur leur bannière.
Aujourd'hui, les
socialismes de diverses moutures se déclarent les héritiers de la
révolution française. Or, c'est la révolution française qui supprime les
droits d'associations pour les compagnons, les manoeuvres, les
ouvriers, les apprentis, de même que pour les corps de métier. Elle fait
triompher un droit purement individualiste contre les droits
associatifs et les approches différenciées du fait social. Tout au long
du XIXième, les ouvriers tenteront de rétablir les associations
traditionnelles par la voie du syndicalisme ou, en Angleterre, d'une
forme communautaire de socialisme, le guild-socialism. Mais les
oligarques des partis socialistes en place ont défendu leur idéologie
réelle, pourtant contraire au socialisme de façade qu'ils proclamaient
par ailleurs. Les ruptures successives, les scissions, les mutations
multiples du discours des gauches ont, au fond, comme motif profond, le
refus du mécanicisme individualiste de cette idéologie illuministe et
"révolutionnaire". Aujourd'hui, justement, quand les oligarques des
partis, les ³bonzes² de Roberto Michels, font montre d'un comportement
insatisfaisant, voire d'une complicité avec certains réseaux mafieux
(comme en Italie avec Craxi ou en Belgique avec l'affaire Cools qui
déshonore ³Palerme-sur-Meuse²), le malaise se traduit à la base par une
désertion de l'électorat et, en haut, chez les intellectuels, par des
changements de paradigmes et, souvent, par un retour à l'indéracinable
nostalgie de la communauté. Aujourd'hui, on reparle dans les cénacles de
la gauche pensante, y compris aux Etats-Unis, de ³communautarisme².
Discours qui oblige à redécouvrir des liens, des valeurs, que seuls les
³contre-révolutionnaires² du temps de la révolution française et de
l'aventure bonapartiste avaient analysées ou défendues.
Généralement,
les sources historiographiques relatives à la contre-révolution ne
mentionnent, chez les auteurs contre-révolutionnaires, qu'une volonté de
retourner à l'ancien régime et de remettre en selle les élites
cléricales et aristocratiques renversées par la révolution. Or, parmi
les auteurs considérés comme ³contre-révolutionnaires², il y a ceux qui
veulent restaurer les libertés et les autonomies ouvrières, en
critiquant l'individualisation extrême de la propriété dans le droit
bourgeois, qui triomphe à partir de 1789 et se voit finalement codifié,
ce que n'avait jamais osé faire l'ancien régime, même si une lente
érosion des traditions de solidarité était à l'¦uvre depuis près de deux
siècles. En France, la disparition des autonomies de tous ordres a été
plus précoce qu'ailleurs en Europe. Les situations y variaient
toutefois selon les provinces: à l'Ouest, les prélèvements seigneuriaux
sont lourds, dans le Lyonnais, le Midi et la région parisienne, ils
ont pratiquement disparus. A la veille de la révolution, le paysannat,
alors fond du peuple puisque la révolution industrielle n'a pas encore
démarré et que les ouvriers sont quantitativement peu nombreux en
France, s'opposent aux prélèvements trop élevés du clergé et du fisc,
mais insistent partout sur le maintien des biens communaux, à la libre
disposition de toute la communauté villageoise. S'il y a des émeutes
avant 1789, c'est contre les détenteurs de "titres seigneuriaux" et
contre ceux qui détiennnent une propriété privée installée sur une
ancienne terre communale. On pourrait croire donc que le paysannat
français, hostile aux privilèges seigneuriaux qui empiètent sur les
terres communales, est acquis aux idées républicaines. Mais l'éventail
de leurs revendications est réitéré après le grand bouleversement qui
secoue la France: les assemblées révolutionnaires reconduisent et même
alourdissent les impôts, instaurent une contribution foncière plus
lourde que sous l'ancien régime (novembre 1790). On assiste, écrit
l'historien Hervé Luxardo, à une révolution dans la révolution: la
bourgeoisie renverse l'ancien régime dans les villes, installe son
pouvoir qui heurte une paysannerie qui, graduellement, reporte
l'hostilité qu'elle vouait aux nobles ou aux bourgeois devenus
propriétaires d'anciens biens communaux, aux nouveaux possédants, les
"foutus bourgeois", comme les appelait un paysan révolté de Dordogne en
1791. La révolte des campagnes ne distingue pas un noble, partisan du
Roi, d'un bourgeois, adepte des théories de la révolution. Quand l'Etat
révolutionnaire vend les biens de l'Eglise, qualifiés de "biens
nationaux", à des particuliers au lieu de les redistribuer aux
villageois, les esprits s'échauffent et l'Ouest du pays s'enflamme: ce
sera la chouannerie vendéenne et bretonne.
Pire,
nous signale Hervé Luxardo, en décembre 1789, les Constituants
abolissent les dernières assemblées populaires où votaient tous les
chefs de famille pour les remplacer par des municipalités élues par les
seuls citoyens actifs, c'est-à-dire les plus riches! Cette mesure
aurait dû mettre fin à la légende d'une révolution française
"démocratique". A partir de ce moment, ces notables, coupés d'un peuple
qui n'a plus droit à la parole, régissent à leur guise les droits
collectifs, si bien que le 28 septembre 1791, le pouvoir établit un
"code rural" qui réduit pratiquement à néant le droit de bénéficier des
terres, prairies, bois collectifs. Ceux-ci servaient à affronter
d'éventuelles disettes et à subvenir aux besoins des plus démunis,
surtout en période hivernale. René Sédillot, un autre historien
français critique à l'égard de la révolution écrit: Désormais "il n'est
plus permis aux vieillards, aux veuves, aux enfants, aux malades, aux
indigents, de glaner les épis après la moisson, de profiter des
regains, de recueillir la paille pour en faire des litières, de
grapiller les raisins après la vendange, de rateler les herbes après la
fenaison (...) il n'est plus permis aux troupeaux d'avoir libre accès
aux chaumes, aux guérets, aux jachères". Bref, d'un trait de plume, les
Constituants bourgeois éliminent la seule sécurité sociale que ces
classes démunies détenaient. Cette lacune fera des classes pauvres, des
"classes dangereuses", selon la terminologie policière. Les campagnes
ne peuvent plus nourrir tous les villageois, provoquant un exode vers
les villes ou vers les colonies, entraînant par la suite la naissance
d'un socialisme désespéré, agressif.
Dans les
villes, les métiers étaient organisés en confréries (maîtres et
compagnons) et en compagnonnages (les compagnons seuls, face aux
maîtres). Les compagnonnages organisent la solidarité des compagnons et
font grève si leurs revendications ne passent pas. Le constituant Isaac
Le Chapelier raye d'un trait de plume le droit de nommer des syndics,
donc de former des syndicats, interdisant du même coup toute forme de
coalition des salariés. Sédillot: "La loi Le Chapelier du 14 juin 1791,
met fin à tout ce qui pouvait subsister de libertés ouvrières". Plus
tard, le Code civil ignore la législation du travail. Le Consulat de
Bonaparte instaure le contrôle policier des ouvriers en leur imposant le
"livret". Aucune gauche ne peut être crédible si elle prétend
simultanément être héritère de la révolution française, partisane de son
idéologie, et défenderesse de la classe ouvrière. Le PS wallon est en
contravention flagrante avec l'essence même du socialisme et de la
solidarité sociale quand ses ténors comme Philippe Moureaux et Valmy
Féaux entonnent des péans dithyrambiques sur la ³grrrrrande révolution²
et glorifient sans vergogne les innommables crapuleries commises par
les sans-culottes. Toute la lutte sociale du XIXième siècle est en fait
une protestation et un refus de cette loi Le Chapelier. En termes
philosophiques, l'idéologie mécaniciste de la république française de
l'ère révolutionnaire est impropre à assurer les solidarités et entraîne
une formidable régression sociale.
Les
événements de la révolution française et l'avènement de la révolution
industrielle en Angleterre induisent une nouvelle pensée économique de
type mathématico-arithmétique, dont l'épitome demeure celle de Ricardo.
Aucun contexte ni historique ni géographique n'est pris en compte et il
faudra attendre le filon de l'"école historique" allemande, du
Kathedersozialismus et de l'institutionnalisme (notamment américain)
pour réintroduire des paramètres circonstanciels, historiques ou
géographiques, dans la pensée économique, ruinant du même coup l'idée
absurde qu'une et une seule science économique puisse unversellement
régenter toutes les économies présentes et fonctionnantes sur la Terre.
En
conséquence, le socialisme est une réaction contre l'Aufklärung, telle
qu'elle a été interprétée par la révolution française et surtout par
des Constituants comme Le Chapelier. En ce sens, le socialisme, dans
les sentiments qui l'animait au début de sa carrière historique, est
fondamentalement conservateur des libertés organiques, des biens
commnaux et des modes d'organisation compagnonniques. Ce sentiment est
juste (juste dérivant de ius, droit). Mais si le socialisme que nous
connaissons actuellement est un échec ou une injustice ou une
escroquerie, c'est parce qu'il a trahi les sentiments du peuple, de la
même façon que les révolutionnaires français ont trahi leurs paysans. Un
socialisme porté par un sens historique et organique, couplé à une
doctrine économique héritière de l'"école historique" et du
Kathedersozialismus, doit prendre le relais d'un faux socialisme,
décontextualisé et mécanique, porté par des doctrines économiques
mathématico-arithmétiques et une idéologie franco-révolutionnaire.
Robert STEUCKERS.
Novembre 1994.
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